Salman Rushdie, L’Enchanteresse de Florence
Contes cruels

« Il était une fois… »
Un jeune homme se présente à la cour du Grand Moghol et se fait passer pour l’ambassadeur de la reine Elizabeth. Rapidement démasqué, il doit son salut à l’inhabituelle clémence de l’Empereur. L’Enchanteresse de Florence, le dernier roman de Salman Rushdie, fait miroiter la Renaissance florentine et les légendes orientales. Le récit prend place au cœur des Indes, aux confins d’une mer d’or : la chaleur fait vibrer la cité orientale de Sikri, ville aux allures de mirage.
« Il était une fois un prince… »
L’Empereur, descendant direct de Gengis Khan, en est l’Enchanteur et le souverain excentrique. Ses fantaisies sont multiples, séduisantes et dangereuses. Il voue un culte à Jodha, courtisane adulée, dont le seul défaut, dit-on, est de ne pas exister ; accorde sa protection à un éléphant fou qui rend occasionnellement la justice ; se pique de poésie, de métaphysique et de philosophie.
« Il était une fois un prince, qui possédait des armes enchantées… »
Le jeune homme blond qui s’avance imprudemment à la cour de Sikri est un imposteur professionnel : il se fait appeler Uccello, Niccolo Vespucci, ou Mogor dell’Amore. Et tente, comme si rien n’était impossible, de se faire passer pour l’oncle de l’Empereur.
« Il était une fois un prince, qui possédait des armes enchantées, quatre géants terrifiants et une femme… »
Dans le rêve lumineux de l’Empereur, le conte fait paraître l’angélique créature, le vivant soleil de Pétrarque. Mais le Canzoniere cède bientôt place à une trame colorée qui dit le pauvre destin des hommes, et leur existence évanouie en songe. « Dans ce monde tellement dépourvu d’amour, peut-être est-il plus sage de rêver que de vivre éveillé. » Le conte devient verre de Murano, opalescent. Il se fait miniature indienne: le roman ondoyant se transforme, miroite, scintille à l’infini.
« Quatre géants terrifiants et une femme… La plus belle des femmes. »
On se perd délicieusement dans un dédale de récits et de figures légendaires. Les enchanteresses se dédoublent, se multiplient : elles sont nommées Angelica, Florence - la ville elle-même est magicienne - ou Alessandra. Elles sont un mirage, peut-être.
Qara Köz est l’une de ces enchanteresses : incarnation de la Beauté et de la Magie orientale, ensorceleuse accompagnée toujours par son double, elle figurera par son voyage l’autre rencontre de l’Orient et de l’Occident. Niccolo Vespucci prétendra être son fils. L’Empereur devra lever le mystère.
Ce mystère qui accompagne l’aventurier et le lecteur n’est pas l’essentiel. Au commencement est le Voyage, qui mêle dans un scintillement étourdissant, un foisonnement vertigineux, toutes les énigmes du monde humain. Il faut donc accepter de se perdre: la poétique du Labyrinthe érigée par Rushdie est la leçon du voyage romanesque.
« Quel est donc ce conte de fées pour lequel tu as traversé la moitié du monde ? »
L’Enchanteresse de Florence, Salman Rushdie, éditions Plon, « Feux croisés », octobre 2008, 407 pages, 23 €.Gwenaëlle Ledot.
Article paru dans le Normandie Magazine N° 227, février-mars 2009