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Salman Rushdie, L’Enchanteresse de Florence

By admin, 29 décembre 2009 16:48

Contes cruels


« Il était une fois… »

Un jeune homme se présente à la cour du Grand Moghol et se fait passer pour l’ambassadeur de la reine Elizabeth. Rapidement démasqué, il doit son salut à l’inhabituelle clémence de l’Empereur. L’Enchanteresse de Florence, le dernier roman de Salman Rushdie, fait miroiter la Renaissance florentine et les légendes orientales. Le récit prend place au cœur des Indes, aux confins d’une mer d’or : la chaleur fait vibrer la cité orientale de Sikri, ville aux allures de mirage.

« Il était une fois un prince… »

L’Empereur, descendant direct de Gengis Khan, en est l’Enchanteur et le souverain excentrique. Ses fantaisies sont multiples, séduisantes et dangereuses. Il voue un culte à Jodha, courtisane adulée, dont le seul défaut, dit-on, est de ne pas exister ; accorde sa protection à un éléphant fou qui rend occasionnellement la justice ; se pique de poésie, de métaphysique et de philosophie.

« Il était une fois un prince, qui possédait des armes enchantées… »

Le jeune homme blond qui s’avance imprudemment à la cour de Sikri est un imposteur professionnel : il se fait appeler Uccello, Niccolo Vespucci, ou Mogor dell’Amore. Et tente, comme si rien n’était impossible, de se faire passer pour l’oncle de l’Empereur.

« Il était une fois un prince, qui possédait des armes enchantées, quatre géants terrifiants et une femme… »

Dans le rêve lumineux de l’Empereur, le conte fait paraître l’angélique créature, le vivant soleil de Pétrarque. Mais le Canzoniere cède bientôt place à une trame colorée qui dit le pauvre destin des hommes, et leur existence évanouie en songe. « Dans ce monde tellement dépourvu d’amour, peut-être est-il plus sage de rêver que de vivre éveillé. » Le conte devient verre de Murano, opalescent. Il se fait miniature indienne: le roman ondoyant se transforme, miroite, scintille à l’infini.

« Quatre géants terrifiants et une femme… La plus belle des femmes. »

On se perd délicieusement dans un dédale de récits et de figures légendaires. Les enchanteresses se dédoublent, se multiplient : elles sont nommées Angelica, Florence - la ville elle-même est magicienne - ou Alessandra. Elles sont un mirage, peut-être.

Qara Köz est l’une de ces enchanteresses : incarnation de la Beauté et de la Magie orientale, ensorceleuse accompagnée toujours par son double, elle figurera par son voyage l’autre rencontre de l’Orient et de l’Occident. Niccolo Vespucci prétendra être son fils. L’Empereur devra lever le mystère.

Ce mystère qui accompagne l’aventurier et le lecteur n’est pas l’essentiel. Au commencement est le Voyage, qui mêle dans un scintillement étourdissant, un foisonnement vertigineux, toutes les énigmes du monde humain. Il faut donc accepter de se perdre: la poétique du Labyrinthe érigée par Rushdie est la leçon du voyage romanesque.

« Quel est donc ce conte de fées pour lequel tu as traversé la moitié du monde ? »

L’Enchanteresse de Florence, Salman Rushdie, éditions Plon, « Feux croisés », octobre 2008, 407 pages, 23 €.Gwenaëlle Ledot.

Article paru dans le Normandie Magazine N° 227, février-mars 2009

 

 

 

 

 

 

Eric Holder, De loin on dirait une île

By admin, 28 décembre 2009 17:04

La vie comme un songe

 

De loin on dirait une île. Le dernier roman d’Éric Holder prend pied tout près de l’Atlantique. Le Médoc est ce pays, qu’un narrateur venu du Nord prend plaisir à découvrir, définir, mettre en mots. C’est un repérage sur une carte : « l’intersection du 45e parallèle et de l’ouest de Greenwich » ; c’est la proximité de l’Océan. Ce n’est que du bleu, sur une page de couverture.

 

 

Les ciels de Turner, cités dans les premières pages, appartiennent ici à Éric Holder, qui rejoint son univers délicat et rugueux, atemporel et circonstancié. Un monde à part, salué par la critique, et par les Prix Fénéon, Novembre (pour La Belle Jardinière en 1994) et Roger-Nimier (En compagnie des femmes, 1996). Un monde s’ouvre ici sur l’estuaire de la Gironde, lorsque le bleu laisse place à un rose indonésien, ou à l’indigo d’un crépuscule littéraire.

 

Dans ce pays nouveau, l’écrivain Éric commence, naturellement, par la cueillette des mots les « mattes », la « maille », le « belou », le « mahoun »… Des hispanismes, des mots gascons, des césures inattendues. Il traque l’étrangeté jusqu’à l’inventer, la susciter, de même qu’il chasse l’Amour local. Les femmes rencontrées, censées toutes figurer la Médoquine, se succèdent jusqu’à l’insignifiance : Ilona la serveuse, Geneviève l’excentrique, Pocahontas la mystérieuse… La Muse du pays se dérobe ainsi à l’écrivain, lui signifiant cruellement l’absurdité de cette quête. Qu’importe, le narrateur s’obstine, et cherche derrière chaque silhouette croisée l’Ange du Paysage; l’ultime ambassadrice, intercession peut-être entre l’Étranger à la terre et l’âme du pays.

Le pays médoquin daigne finalement répondre, récompense l’obstination et découvre un peu de son mystère. Plusieurs rencontres étonnantes balisent le parcours d’Éric : un autre écrivain, « un aède anachronique, un géant doux et colérique »; un retraité qui apprend le grec, et qui lui révèle le sens du latin. Le narrateur apprend ainsi l’art des conversations légères qui, elles aussi, dévoilent leur raison d’être. Les énigmes du quotidien se succèdent. Une femme se découvre, enfin : « On dirait une allégorie de la Littérature. Derrière elle je vais soupirant. »

Cette leçon du Sud découvert manifeste l’abandon programmé du Pays du Nord : « Parce que le Nord, le froid séparent les fleurs de la tige, cristallisent le vrai, fanent le faux. » Le narrateur, sous Midi le juste, choisit donc le faux. Saisir la réalité du Médoc l’amène finalement à la recréation d’un entre-deux, une synthèse chimérique :

« Le panorama pourrait être de Normandie ou d’Irlande, une brise de mer coiffe les oyats, la plage connaît le genre de calme qui précède un débarquement. En bas, après avoir dévalé la pente, on songe plutôt au Sénégal. »

C’est un Médoc intérieur que le narrateur emporte avec lui. C’est le pouvoir du texte que manifeste bruyamment ce voyage dans un entre-deux : à partir de rien, ou si peu de choses, s’érige un pays entièrement reconstruit par l’auteur, tout à la fois démiurge et spectateur de son œuvre.

« Elle est retrouvée.
Quoi ? - L’Éternité. 
C’est la mer allée
Avec le soleil. » (1)

De loin on dirait une île, Éric Holder, éditions Le Dilettante, novembre 2008, 190 pages, 16 €.

(1) Arthur Rimbaud, cité par Éric Holder, page 162.

Gwenaëlle Ledot.

Article paru dans le Normandie Magazine N° 227, février-mars 2009

 

 

 

 

 

 

Dominique Bussillet, Barbey d’Aurevilly, une nature ardente

By admin, 26 décembre 2009 13:44


Remy de Gourmont et Proust, Flaubert, et Mirbeau encore : Dominique Bussillet se meut avec aisance dans l’univers littéraire. Il y a là davantage qu’une bibliothèque. C’est une demeure, un foyer, une vie peut-être. S’est-elle longtemps couchée de bonne heure ? A-t-elle habité sous de vastes portiques ? Auteur reconnu de plusieurs essais, dont Marcel Proust (2002) et Les Énervés de Jumièges (2007), Dominique Bussillet est une fine lectrice ; qui évoque avec feu le conteur Barbey, ravive pour nous les flammes d’Hermangarde et de Hauteclaire, anime la lande de Lessay et retrace, portée par une iconographie inspirée, les « promenades funèbres » de l’écrivain normand.

Cet homme de contrastes, notre « Éreinteur » (1), Dominique Bussillet le touche au cœur, très vite ; révèle dans les premières pages de l’essai une faille, selon elle fondatrice. Le pourquoi, le comment, l’origine du gouffre : le désamour d’une mère qui fera de Barbey, et à jamais, un enfant errant.

L’errance et les contrastes s’incarnent alors dans les villes aurevilliennes : Saint-Sauveur, Valognes – mises en lumière, si l’on ose l’écrire, par les gravures de Gilbert Bazard. Elles happent, elles fascinent. Et nous y sommes : le mystère des salons, le pavé mouillé, les hôtels embrumés et illuminés. De là, Dominique Bussillet fait palpiter le rouge et le noir, le rideau, l’obscurité, le pique et le cœur. Un « too late, never more » de Barbey la retient. À la suite de Jacques Petit, elle perçoit la quête personnelle et égotiste tracée, à grands coups de plume, dans l’œuvre aurevillienne : l’écriture comme un coup d’épée. Barbey, conquérant de l’écriture, chevalier de la gloire littéraire (« celle qui ne meurt pas »), est aussi l’enfant triste, qu’elle fait dialoguer avec Proust. Les sensibilités se croisent, réfractées par une lecture passionnée et émue.

Soutenu par l’obscure clarté des gravures, l’ouvrage célèbre en itinéraire les éléments du pays normand : l’eau, la terre, l’eau et la terre mêlée des marais, « semis de plaques métalliquement étincelantes comme des îlots de
lumière » (2). Une poétique singulière du pays d’ici, le Cotentin. Et l’Océan pour limite. Poème de variété et métamorphose que Barbey a perçues mieux que tout autre : « Il y a de toutes les contrées dans cette contrée » (3). Plus loin, c’est l’enfer. L’enfer de La Croix-Jugan et du Quesnay. L’enfer aussi comme une pensée, comme les arbres torturés et les paysages souffrants de Gilbert Bazard. Pour cette « nature ardente », Dominique Bussillet a reçu le 18 octobre 2008, à Saint-Sauveur-le-Vicomte, le prix littéraire du Cotentin.

Barbey d’Aurevilly, une nature ardente. Essai de Dominique Bussillet, gravures de Gilbert Bazard, Cahiers du Temps, mars 2008, 111 pages, 16 €.

(1) « Barbey l’éreinteur », in Normandie Magazine n° 223, juillet-août 2008.
(2) Barbey d’Aurevilly cité par Dominique Bussillet, op. cit. p. 58.
(3) Ibid. p. 46.

Gwenaëlle Ledot

Article paru dans le Normandie Magazine N° 225, octobre-novembre 2008.

Philippe Delerm, Ma grand-mère avait les mêmes

By admin, 25 décembre 2009 13:58

La note bleue


Il y a eu Traces, en mars 2008, et cette impression persistante, malgré la beauté de l’objet (textes de Philippe en contrepoint des photographies de Martine), de passer à côté. Il y a eu les merveilles longtemps déclinées de La Première Gorgée de bière, et des réussites éclatantes, tel l’ouvrage consacré au peintre Vilhelm Hammershoi. Il y eut La Bulle de Tiepolo.

C’est aujourd’hui un opuscule, paru chez Points, dans une collection consacrée au « Goût des mots ». C’est la petite musique de Delerm ; un paysage familier. La petite phrase de Sundborn, la lumière d’Intérieurs ; ce sont des mots presque transparents ; c’est l’harmonie de la tristesse. « Il n’y a pas de création paisible. »

Le sujet colle bien à Philippe Delerm. Le sujet : une étude en esquisse du cœur humain et de ses méandres, à travers quelques petites phrases (trop) quotidiennes : « Y a pas d’souci ! », clé énigmatique d’une sérénité promise à l’Autre, qui cache, mal, la tension nerveuse d’une société. « Ma grand-mère avait les mêmes » (éponyme, mais pas le meilleur), comme ritournelle désenchantée de la brocante. « Je voulais voir ce que c’était » traque, l’air de rien, les détours de l’émotion esthétique : qui sont les lecteurs de La Première Gorgée de bière ou du Da Vinci Code ? Qui sont les admirateurs de Barbara ? (« Voilà, tu la connais l’histoire »). Et comment, pour le peintre, le musicien, l’écrivain, comment atteindre la note bleue ?

L’une après l’autre, doucement, les petites phrases s’effeuillent ; continuent, sous la loupe de Delerm, à se détacher du quotidien : « Ça devrait toujours rester comme ça », hommage à la vie qui vire à l’aigre.

Et puis : « Chez nous, c’est comme ça ! » ou la destruction à pieds joints de l’amitié naissante.

Et encore: « C’est maintenant qu’il faut en profiter. » Drôle d’admonestation. Profiter de quoi ? Et quelle définition menaçante de la vie se profile derrière cet énoncé péremptoire ? À quelle programmation de bonheur faut-il se
conformer ?

Les petites phrases sont bavardes et évocatrices : la société, ses manœuvres dilatoires, ses non-dits et ses trop-souvent-dits, les mesquineries en passant, et le temps qui passe vite. Mais encore la sincérité, la discrétion, l’approche de la mort ; la neige. Les lumières du soir.

« Ça n’a l’air de rien », et c’est beaucoup, comme toujours chez Delerm, qui traque et explore ce qu’il y a « derrière » ; les dessous du quotidien, en fait peu affriolants. Recherche les jours de lumière, aigres-doux, où l’on revoit, encore, les tableaux d’Hammershoi. « Avant la neige, avant l’amour, la même absence, le même gris voilé que le banal des jours invente en faisant semblant d’étouffer… Il pourrait bien neiger. »

Autant de phrases-icônes, qui deviennent miniatures de l’âme humaine ; porcelaines, biscuits peut-être. « C’est l’hiver pour toujours, dans l’eau des boules en verre. » (1)

Ma grand-mère avait les mêmes. Les dessous affriolants des petites phrases, Philippe Delerm, Points, Paris, septembre 2008. 94 pages, 11 €.

 

Traces, de Philippe Delerm, photographies de Martine Delerm, Fayard, mars 2008. 128 pages, 18 €.

(1) Extrait de La Première Gorgée de bière, cité dans « Philippe Delerm », notice consacrée à l’auteur dans Écrivains de Normandie, hors série de Normandie Magazine.

Gwenaëlle Ledot

Article paru dans le Normandie Magazine N° 225, octobre-novembre 2008.

 

 

 

 

Philippe Huet, Bunker

By admin, 22 décembre 2009 16:57

Une plage du Débarquement, appelée Vollaville, que l’on situera à Omaha Beach. Des souvenirs, beaucoup de souvenirs, et trop de morts. Trop de paroles, aussi. La mer y était rouge, et couverte de bateaux : Alfred Fournier y raconte, éternellement, « son » 6 juin 1944 ; les autres l’écoutent. Et un bunker. Un Allemand, à la recherche d’un passé qui n’est pas le sien ; des Normands, résistants ou de la vingt-cinquième heure ; la nouvelle génération, qui se souvient ou qui s’en fout. Comme toujours sous la plume de Philippe Huet, le lieu est une histoire à lui seul ; l’histoire d’une humanité blessée et pas encore reconstruite ; vieillissante ou combattante. L’intrigue ne fait qu’un avec l’arrière-plan historique, fascinant, tragique.Le polar est la spécialité de Philippe Huet : Quai de l’Oubli a reçu un accueil critique exceptionnel, La Main morte est salué par le grand prix de littérature policière. Le Havre est l’un des lieux familiers de ses textes. Cargaison mortelle ou Quai de l’Oubli ont fait se lever des brouillards à la Simenon, à la Léo Malet ; des eaux-reflets d’une réalité glauque et policière, la morbidité d’un univers qui est avant tout celle d’une société. Transporté sur les plages de la Manche, l’univers de Philippe Huet n’a rien perdu de sa force et de son acuité. On est toujours loin, très loin, du régionalisme gratuit et du faux pittoresque. Les personnages sonnent juste, dans leurs inquiétudes et leurs interrogations, dans leurs malentendus aussi : ainsi en va-t-il de l’erreur persistante sur l’Étranger, qui fait rencontrer l’officier SS derrière le professeur allemand : les reflets sont trompeurs, les hommes décevants et déçus. La trame policière est à la fois simple et stratifiée : la quête des origines à laquelle se livrent l’Allemand désabusé et un ancien enfant du pays fera émerger des secrets enterrés depuis 1944, et va susciter une vague de crimes dans un village « sans histoires ». Trop d’Histoire.Certains cherchent une paix pour toujours : « C’était l’instant béni, noir et vide, où rien n’était à comprendre ou à expliquer ». Pour d’autres, la quête de la Vérité les absorbe presque malgré eux ; gueules cassées ou gueules d’anges, ils seront embarqués vers un passé douloureux. La galerie de personnages est d’une justesse confondante, jusqu’à la fantasmatique Gilda, lolita inattendue et fatale.Dans ce polar historique, l’atmosphère de la petite ville, pesante et grise, révèle toute l’horreur des crimes passés. L’étincelante irréalité des marais blancs du Cotentin, la tristesse infinie des plages lunaires, les vagues de sang pour toujours - mais le toujours n’est jamais certain - ne sont que trop familiers ; des existences parfois épargnées par l’histoire, rarement par la médiocrité et l’ennui, défilent, attachantes ou émouvantes. Ainsi Philippe Huet nous conte-t-il « la vie, la mort, et l’entre-deux ».

Pour mot de la fin, l’épigraphe choisie par l’auteur, extraite de Don’t Come Knocking de Wim Wenders : « Pourquoi avoir laissé passer tout ce temps, Howard ? - Je ne savais pas qu’il passait… »

Gwenaëlle Ledot

Bunker de Philippe Huet, Payot-Rivages, juillet 2008, 219 p., 17,50 €.

Article paru dans le Normandie Magazine N° 224 de septembre-octobre 2008.

 

 

 

 

Alain Rémond, Le cintre était sur la banquette arrière

By admin, 20 décembre 2009 17:04

Des cintres et des hommes

Alain Rémond, pourfendeur de cintres et grand défenseur des banquettes arrière, a nourri de ses chroniques douces-amères, subtiles et souriantes, les lecteurs de Télérama et de Marianne. Sel de l’ironie et esprit humaniste, Alain Rémond n’a rien perdu de ses engagements de jeunesse et de l’acuité des premiers textes. On n’oublie pas qu’il nous a fait parfois pleurer, ni la douleur partagée de Chaque jour est un adieu (publié en 2000), premier volet d’un triptyque autobiographique empreint de sobre sincérité. Construit autour de quelques mots de Chateaubriand (« Tous mes jours sont des adieux »), construit autour de quelques fragments d’enfance, le texte d’Alain Rémond nous avait emmenés, doucement, dans la quête du moment précieux, celui où tout bascule: « Je vais maintenant aller à pas comptés, je marche au bord du gouffre. » Le bonheur de l’enfance mêlé aux rires brisés, le narrateur y chasse des journées lumineuses et enfuies,
« tremblantes et frémissantes » : « Trop de souvenirs. Trop de bonheur. Trop de morts. » Cette quête autobiographique en suspens, Alain Rémond s’emploie, entêté, à faire sourire et réfléchir ses contemporains : Le cintre est sur la banquette arrière, recueil savoureux de chroniques initialement publiées dans Marianne, vient de paraître. Il y est question de manchots, de « textique », de chou farci et de politique. Donc de la vie. C’est à lire.

 

Sourire et réfléchir ? Salutaire et corrosif, Pascal Fioretto est, lui aussi, de retour. Non pas pourfendeur de cintres, mais, de son état, traqueur de bêtise et de mercantilisme. Après nous avoir régalés dans Et si c’était niais ? (publié en 2007) de son talent de pasticheur, il revient avec La JOIE du BONHEUR d’être HEUREUX (enrichi en Oméga 3). Où il s’attaque aux bradeurs de vie, aux camelots condescendants de la société moderne, aux marchands de bonheur de tout poil : numérologues, psychologues de bazar, coaches de vie conjugale, « médecins doux » autoproclamés, « résilienceurs » professionnels. L’héroïne de Fioretto, pauvre Emma Bovary d’époque contemporaine, verra venir à sa rescousse autant de Bouvard et Pécuchet modernes et incompétents : elle expérimentera tour à tour « le jeûne dînatoire âyurvédique » et le « yoga des paupières ». Achètera un « drap de cuivre pour évacuer les ions négatifs » ainsi qu’un « oreiller en balle d’épeautre et un diffuseur d’huiles essentielles » ; apprendra avec Poalo Coalo, l’écrivain-archiviste, qu’il faut « réenchanter sa rivière secrète pour passer sur l’autre rive de soi-même », et dans le fameux magazine PsychoPlus que « chacun d’entre nous a une légende à écrire, en lettres de feu, sur le parchemin de l’histoire » ; elle éprouvera encore « l’action purificatrice, équilibrante et reconstituante des Oméga 3 » et comprendra, enfin, pourquoi les hommes mangent des Mars et les femmes du Bifidus…

Que ceux qui n’ont jamais hanté les rayonnages de Développement Personnel, avalé des « décoctions de diachylum arsenical bio » prescrites par quelque aroma-naturothérapeute, parcouru fébrilement les écrits de « Sébastien-Stéphane Schreiban-Server » afin de « guérir sans être malade » jettent à l’héroïne la première pierre : quête du bonheur trop humaine et trop moderne, vente à l’encan du désespoir contemporain. Bref, on a le droit de préférer Pascal Fioretto en pasticheur de génie dans Et si c’était niais ?, mais pas celui d’ignorer l’émergence de cette plume bienfaisante et caustique : osons le dire, la lecture de Fioretto est recommandée pour la santé.

Alain Rémond, Le cintre était sur la banquette arrière, Petites chroniques de la vie quotidienne, Seuil, mai 2008, 243 pages, 17 €.

Pascal Fioretto, La JOIE du BONHEUR d’être HEUREUX (enrichi en Oméga 3), éditions Chiflet, mai 2008, 214 p., 15 €.

Gwenaëlle Ledot

 

Article paru dans le Normandie Magazine N° 224 de septembre-octobre 2008.

 

 

Charles Dantzig, Remy de Gourmont, Cher vieux daim !

By admin, 18 décembre 2009 10:08

Des écrivains morts

 
« Un écrivain mort, ça n’est parfois plus qu’un lambeau de tissu pendant au crochet d’un très ancien scandale ». Dictionnaire égoïste de la littérature française, Charles Dantzig, article « Remy de Gourmont ».
Le Dictionnaire égoïste de la littérature de Charles Dantzig a été publié en 2005. C’est un délice pour tout amoureux ou curieux de la littérature, un (imposant) bijou couronné par le prix Décembre, le prix des lectrices de Elle, le prix de l’essai de l’Académie française, qui mérite d’être lu, relu et reconnu encore. Pour le plaisir, quelques sentences fulgurantes de Dantzig: « Lorenzaccio est un désordre qui n’est pas tellement un effet de l’art, Milady trop sec, Voyage au bout de la nuit trop gras, Le Piéton de Paris trop ordonné, Les Pléiades trop thèse, Candide trop antithèse. »
« Molière : Molière est une canaille. C’est Stendhal qui l’a dit. »
« La moitié de la gloire de Baudelaire vient, non de ses grands vers, mais de ce qu’il n’est jamais content. »
Irréductible à cette plaisante collection de mouvements d’humeur, l’ouvrage est d’un esprit fin et enlevé, littéraire mais jamais pédant, cultivé et accessible. Au-delà de la fantaisie et de la formule iconoclaste, c’est une culture immense, une passion qui ne l’est pas moins, et qui se partage. L’on y goûte l’écriture à la diable, le plaisir délicat de la rupture, de l’inattendue anacoluthe.


Ce Dictionnaire se trouve réactualisé en 2008 par la publication chez le même éditeur (Grasset) d’un autre ouvrage de Dantzig, celui-là consacré au seul Remy de Gourmont : Remy de Gourmont, Cher vieux daim ! (février 2008).
Le Normand Remy de Gourmont, dont le souvenir est lié à la ville de Coutances (1), co-fondateur du Mercure de France et chef de file du mouvement symboliste, est étrangement tombé dans l’oubli : reste une clinique, reste une rue, reste une mémoire locale. Son souvenir, comme le rappelle Dantzig, demeura longtemps attaché à un « très ancien scandale » : une déclaration provocatrice à la mode décadente, intitulée « Le Joujou patriotisme », et hâtivement interprétée par ses contemporains comme une détestation du pays. Scandale qui valut au jeune auteur en pleine ascension une renommée aussi rapide que sulfureuse.
Remy de Gourmont, auquel se voit donc appliquer cette savoureuse définition de l’écrivain mort, est l’un des meilleurs critiques de la Fin de siècle : années 1890-1900, « Époque subtile, tant amoureuse du relatif », pourrait-on écrire après Gide et avec Dantzig. L’existence de Remy de Gourmont s’écrit donc au cœur du symbolisme et de la Décadence. Un esprit, plus qu’une littérature. Une critique littéraire, plus qu’un roman. Cela tombe bien : Dantzig est lui aussi dans un entre-deux. Il se meut avec aisance entre les figures de l’époque, se remémore le culte de Wagner, et celui d’Isis, figure une tortue chez Des Esseintes, une araignée chez Rachilde, convoque les Masques… Gourmont, lui, oublie volontiers ce qu’on appelle parfois « la vraie vie », la sienne marquée par un lupus qui le défigure et enterre son existence mondaine. « La vie lui a été fastidieuse, il l’a volontiers délaissée. »
Dantzig veut rendre à César… Rendons à Dantzig ce qui lui appartient et exhortons le lecteur à parcourir avec gourmandise, à feuilleter gaiement, à faire son miel de l’excellent Dictionnaire et à redécouvrir l’œuvre de l’étonnant Normand Remy de Gourmont.

Charles Dantzig, Dictionnaire égoïste de la littérature française, Grasset, 2005, 968 p., 28 €.

Charles Dantzig, Remy de Gourmont, Cher vieux daim ! Grasset, février 2008, 238 p., 17 €.

(1) Voir l’article qui lui a été consacré par Jacques Mauvoisin dans Écrivains de Normandie (numéro spécial 2007 de Normandie Magazine).

Gwenaëlle Ledot

Article paru dans le Normandie Magazine N° 223, été 2008.

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