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Posts tagged: Ecrivains de Normandie

Jacques-Pierre Amette, Journal météorologique

By admin, 31 janvier 2010 10:59

Un été chez Amette

 

On ne présente plus Jacques-Pierre Amette, même pas en tant qu’écrivain normand (1) : critique littéraire au Point, il a longtemps voyagé en compagnie choisie : Brecht, Hölderlin, Voltaire… La Maîtresse de Brecht obtient un prix Goncourt surprise en 2003. Depuis, le succès de Jacques-Pierre Amette, critique, romancier, dramaturge, ne se dément pas.L’été 2008, Amette l’a passé dans un village breton : vue sur la mer, prégnance élémentaire. Depuis longtemps l’auteur pressent que l’essentiel est de ce côté. « Lumière forte, horizontale, divine, qui s’étale. Au loin les rochers blanchissent et bouillonnent (…) Bouffée de vents tièdes. »Le flic très spécial du Lac d’or (paru en 2008) était en quête, déjà, de la « fontaine lumineuse » des jours passés. La substance des éléments prend le pas sur les jeux des hommes. Ce Journal météorologique permet à Amette d’aller jusqu’au bout de ses certitudes : «Il y avait autre chose, il y avait autre chose d’irréductible, de fidèle. La terre s’obstinait à durer et persévérer au-delà des regards humains. » (2)

Diariste de l’éternel et de l’élément, Amette se livre dans ce journal si particulier à la contemplation. Y participent Ariane, à la vénusté antique et marmoréenne – et l’Écrivain, visiteur du soir, Swann de circonstance. Les deux compagnons d’Amette ont le goût de tenir leur rôle à la perfection : conversations littéraires et doucement embrumées, visites vespérales pour l’un ; sensualité de muse et jupe vichy pour l’autre. L’écrivain, proustien jusqu’à la plume, « achète une botte d’asperges pour la décrire ». Au-delà des notations subtilement décalées, une amitié empathique s’écrit. Un été chez Amette, c’est un été parfait, anéantissement des contingences, résurgence des nécessités. Une prose poétique à découvrir. En épigraphe, Baudelaire, d’ailleurs : « Le monde stupéfié s’affaisse lâchement et fait la sieste, une sieste qui est une espèce de mort savoureuse où le dormeur, à demi éveillé, goûte les voluptés de son anéantissement. »

Journal météorologique, de Jacques-Pierre Amette, éditions des Équateurs, mars 2009, 153 pages, 16 €.

(1) Jacques-Pierre Amette, in Écrivains de Normandie, numéro spécial de Normandie Magazine, 2007.
(2) Un été chez Voltaire, Jacques-Pierre Amette, Albin Michel, 2007.

Gwenaëlle Ledot

Article paru dans le Normandie Magazine ° 229, mai-juin 2009. 

 

 

Jérôme Garcin, Les livres ont un visage

By admin, 3 janvier 2010 15:48

Une grande famille.

Rappelons-le, non sans plaisir : Jérôme Garcin est un écrivain normand. Le numéro spécial de Normandie Magazine, Écrivains de Normandie, a consacré, il y a quelque temps, une notice à l’auteur de la Chute de cheval (prix Nimier en 1998), au maître d’œuvre du Masque et la Plume, au critique littéraire du Nouvel Observateur, au spécialiste de Jean Prévost.

Son dernier ouvrage, Les livres ont un visage, évoque sa famille en littérature. Des visites rendues, des rencontres amicales et admiratives avec Éric Holder, Jonathan Littell, Sempé, d’autres encore. Garcin recueille les réflexions, les confidences et les lectures. Il est question des livres, de tous les livres.L’ouverture de l’opus commence avec d’autres grands, pas tout à fait disparus, et nous fait pénétrer, de façon fugace et frustrante, dans l’intimité de quelques-uns : Paul Morand nous emmène chez Marcel Proust, fait découvrir le champagne tiède, les pommes frites préparées par Céleste, les « yeux orientaux » de l’écrivain. Nous retrouvons Alphonse Daudet, malade et soutenu par le même Proust; Françoise Sagan prenant soin de Sartre vieillissant. Ronde infinie, où les uns croisent les autres, où les nouveaux citent les anciens…Les époques et les genres s’y mêlent avec gaieté et respect: Éric Holder chantonne du Vincent Delerm. Jonathan Littell évoque Kafka. Julian Barnes vénère Flaubert et Mallarmé.L’autre guide de l’ouvrage, dont la présence parcourt les pages en fil d’Ariane, c’est le père de Jérôme Garcin: Philippe Garcin, l’éditeur, l’ami des écrivains, l’initiateur au monde du livre.Des figures se succèdent, étonnantes ou émouvantes: Jonathan Littell, en ange noir, décidément. Patrick Rambaud en sa Normandie : la Manche argentée de Trouville. Julien Gracq se refuse à écrire « le livre de trop » et vit sereinement ses jours de « retraité intégral ». La figure mystérieuse de J.M.G. Le Clézio, éternel voyageur revenu en sa Bretagne. On découvre Gabrielle Wittkop, l’étonnante « vieille dame indigne » ; on redécouvre Régis Jauffret. Garcin redessine la silhouette de Zouc, ses farces grinçantes, son humanité.Chapitre « Un philosophe dans la nuit » : Il s’agit de Clément Rosset, qui prend soudain les traits du Vladimir de Godot. Jérôme Garcin nous rappelle à son œuvre, littéraire et philosophique, forte et désillusionnée. Nous apprenons, par hasard, que l’auteur du justement célèbre Traité de l’Idiotie est normand, lui aussi : « Dehors, une pluie normande n’a pas cessé de tomber sur Paris. Clément Rossé jauge en souriant sa vieille amie. C’est un natif de Carteret, un nageur d’eau froide, un tutoyeur de vent. »

Julien Gracq est mort le samedi 22 décembre 2007: pour tous les amoureux d’Argol et des Syrtes, un phare s’éteint : « On s’enfonce dans le temps comme on fonce dans le brouillard. Nous reverrons-nous ? Je ne sais. » (extrait d’une lettre écrite à Jérôme Garcin en 2004). Julien Gracq est parti, doucement. D’autres restent, d’autres viennent…

Une douce mélancolie illumine ces pages… C’est le monde, et ce n’est plus tout à fait le monde. Plutôt la lumière tiède d’un bureau, le clair-obscur d’une bibliothèque. C’est Jérôme Garcin qui vous invite.

Jérôme Garcin, Les livres ont un visage, éditions Mercure de France, décembre 2008, 234 p., 17 €.

Gwenaëlle Ledot.

Article paru dans le Normandie Magazine N° 228 avril-mai 2009.

 

 

 

 

Charles Dantzig, Remy de Gourmont, Cher vieux daim !

By admin, 18 décembre 2009 10:08

Des écrivains morts

 
« Un écrivain mort, ça n’est parfois plus qu’un lambeau de tissu pendant au crochet d’un très ancien scandale ». Dictionnaire égoïste de la littérature française, Charles Dantzig, article « Remy de Gourmont ».
Le Dictionnaire égoïste de la littérature de Charles Dantzig a été publié en 2005. C’est un délice pour tout amoureux ou curieux de la littérature, un (imposant) bijou couronné par le prix Décembre, le prix des lectrices de Elle, le prix de l’essai de l’Académie française, qui mérite d’être lu, relu et reconnu encore. Pour le plaisir, quelques sentences fulgurantes de Dantzig: « Lorenzaccio est un désordre qui n’est pas tellement un effet de l’art, Milady trop sec, Voyage au bout de la nuit trop gras, Le Piéton de Paris trop ordonné, Les Pléiades trop thèse, Candide trop antithèse. »
« Molière : Molière est une canaille. C’est Stendhal qui l’a dit. »
« La moitié de la gloire de Baudelaire vient, non de ses grands vers, mais de ce qu’il n’est jamais content. »
Irréductible à cette plaisante collection de mouvements d’humeur, l’ouvrage est d’un esprit fin et enlevé, littéraire mais jamais pédant, cultivé et accessible. Au-delà de la fantaisie et de la formule iconoclaste, c’est une culture immense, une passion qui ne l’est pas moins, et qui se partage. L’on y goûte l’écriture à la diable, le plaisir délicat de la rupture, de l’inattendue anacoluthe.


Ce Dictionnaire se trouve réactualisé en 2008 par la publication chez le même éditeur (Grasset) d’un autre ouvrage de Dantzig, celui-là consacré au seul Remy de Gourmont : Remy de Gourmont, Cher vieux daim ! (février 2008).
Le Normand Remy de Gourmont, dont le souvenir est lié à la ville de Coutances (1), co-fondateur du Mercure de France et chef de file du mouvement symboliste, est étrangement tombé dans l’oubli : reste une clinique, reste une rue, reste une mémoire locale. Son souvenir, comme le rappelle Dantzig, demeura longtemps attaché à un « très ancien scandale » : une déclaration provocatrice à la mode décadente, intitulée « Le Joujou patriotisme », et hâtivement interprétée par ses contemporains comme une détestation du pays. Scandale qui valut au jeune auteur en pleine ascension une renommée aussi rapide que sulfureuse.
Remy de Gourmont, auquel se voit donc appliquer cette savoureuse définition de l’écrivain mort, est l’un des meilleurs critiques de la Fin de siècle : années 1890-1900, « Époque subtile, tant amoureuse du relatif », pourrait-on écrire après Gide et avec Dantzig. L’existence de Remy de Gourmont s’écrit donc au cœur du symbolisme et de la Décadence. Un esprit, plus qu’une littérature. Une critique littéraire, plus qu’un roman. Cela tombe bien : Dantzig est lui aussi dans un entre-deux. Il se meut avec aisance entre les figures de l’époque, se remémore le culte de Wagner, et celui d’Isis, figure une tortue chez Des Esseintes, une araignée chez Rachilde, convoque les Masques… Gourmont, lui, oublie volontiers ce qu’on appelle parfois « la vraie vie », la sienne marquée par un lupus qui le défigure et enterre son existence mondaine. « La vie lui a été fastidieuse, il l’a volontiers délaissée. »
Dantzig veut rendre à César… Rendons à Dantzig ce qui lui appartient et exhortons le lecteur à parcourir avec gourmandise, à feuilleter gaiement, à faire son miel de l’excellent Dictionnaire et à redécouvrir l’œuvre de l’étonnant Normand Remy de Gourmont.

Charles Dantzig, Dictionnaire égoïste de la littérature française, Grasset, 2005, 968 p., 28 €.

Charles Dantzig, Remy de Gourmont, Cher vieux daim ! Grasset, février 2008, 238 p., 17 €.

(1) Voir l’article qui lui a été consacré par Jacques Mauvoisin dans Écrivains de Normandie (numéro spécial 2007 de Normandie Magazine).

Gwenaëlle Ledot

Article paru dans le Normandie Magazine N° 223, été 2008.

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