Philippe Delerm, Ma grand-mère avait les mêmes
La note bleue

Il y a eu Traces, en mars 2008, et cette impression persistante, malgré la beauté de l’objet (textes de Philippe en contrepoint des photographies de Martine), de passer à côté. Il y a eu les merveilles longtemps déclinées de La Première Gorgée de bière, et des réussites éclatantes, tel l’ouvrage consacré au peintre Vilhelm Hammershoi. Il y eut La Bulle de Tiepolo.
C’est aujourd’hui un opuscule, paru chez Points, dans une collection consacrée au « Goût des mots ». C’est la petite musique de Delerm ; un paysage familier. La petite phrase de Sundborn, la lumière d’Intérieurs ; ce sont des mots presque transparents ; c’est l’harmonie de la tristesse. « Il n’y a pas de création paisible. »
Le sujet colle bien à Philippe Delerm. Le sujet : une étude en esquisse du cœur humain et de ses méandres, à travers quelques petites phrases (trop) quotidiennes : « Y a pas d’souci ! », clé énigmatique d’une sérénité promise à l’Autre, qui cache, mal, la tension nerveuse d’une société. « Ma grand-mère avait les mêmes » (éponyme, mais pas le meilleur), comme ritournelle désenchantée de la brocante. « Je voulais voir ce que c’était » traque, l’air de rien, les détours de l’émotion esthétique : qui sont les lecteurs de La Première Gorgée de bière ou du Da Vinci Code ? Qui sont les admirateurs de Barbara ? (« Voilà, tu la connais l’histoire »). Et comment, pour le peintre, le musicien, l’écrivain, comment atteindre la note bleue ?
L’une après l’autre, doucement, les petites phrases s’effeuillent ; continuent, sous la loupe de Delerm, à se détacher du quotidien : « Ça devrait toujours rester comme ça », hommage à la vie qui vire à l’aigre.
Et puis : « Chez nous, c’est comme ça ! » ou la destruction à pieds joints de l’amitié naissante.
Et encore: « C’est maintenant qu’il faut en profiter. » Drôle d’admonestation. Profiter de quoi ? Et quelle définition menaçante de la vie se profile derrière cet énoncé péremptoire ? À quelle programmation de bonheur faut-il se
conformer ?
Les petites phrases sont bavardes et évocatrices : la société, ses manœuvres dilatoires, ses non-dits et ses trop-souvent-dits, les mesquineries en passant, et le temps qui passe vite. Mais encore la sincérité, la discrétion, l’approche de la mort ; la neige. Les lumières du soir.
« Ça n’a l’air de rien », et c’est beaucoup, comme toujours chez Delerm, qui traque et explore ce qu’il y a « derrière » ; les dessous du quotidien, en fait peu affriolants. Recherche les jours de lumière, aigres-doux, où l’on revoit, encore, les tableaux d’Hammershoi. « Avant la neige, avant l’amour, la même absence, le même gris voilé que le banal des jours invente en faisant semblant d’étouffer… Il pourrait bien neiger. »
Autant de phrases-icônes, qui deviennent miniatures de l’âme humaine ; porcelaines, biscuits peut-être. « C’est l’hiver pour toujours, dans l’eau des boules en verre. » (1)
Ma grand-mère avait les mêmes. Les dessous affriolants des petites phrases, Philippe Delerm, Points, Paris, septembre 2008. 94 pages, 11 €.
Traces, de Philippe Delerm, photographies de Martine Delerm, Fayard, mars 2008. 128 pages, 18 €.
(1) Extrait de La Première Gorgée de bière, cité dans « Philippe Delerm », notice consacrée à l’auteur dans Écrivains de Normandie, hors série de Normandie Magazine.
Gwenaëlle Ledot
Article paru dans le Normandie Magazine N° 225, octobre-novembre 2008.
Laisser un commentaire
Vous devez être connecté pour publier un commentaire.