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Des écrivains de minuit

By admin, 16 mars 2009 14:40

Jean Echenoz, prix Goncourt 1999 pour Je m’en vais, vient de publier aux éditions de Minuit un roman biographique sur le coureur tchèque Émile Zatopek : Courir.

Étranges romans où les faits ne sont qu’un arrière-plan, où la vie devient simple décor. Chez Jean Echenoz, les personnages sont les mots. Émile, Chopin ou Salvador passent leur vie glissant, sans fin, sur les phrases de leur auteur.

Doucement ironique, l’écriture s’attarde sur un système velcro et un nez busqué ; volette d’une carte routière à une mouche violette. Un monde s’anime, précis et éthéré, piquant, léger ; un monde d’entomologiste, empli de flux rapides, de courants évanescents. Les personnages sont traversés par la vie, décidément plus forte qu’eux, et traversés par les mots. Habités par une odeur de chlore et un parfum de citron, absorbés éventuellement par une chevelure blonde, croisant des « phosphatines fantomatiques ».

L’ironie est partout présente, délicieuse et fluide ; partout, jusque dans l’existence étrange des Grandes Blondes (1995): « Précipiter un homme dans le vide étant de ces choses qui vous feraient oublier de vous démaquiller ». Le vide cotonneux et doux de la réalité permet toutes les fantaisies de l’écriture : « Donatienne se distingue par le port de vêtements surnaturellement courts et miraculeusement décolletés, quelquefois en même temps si courts et si décolletés qu’entre ces adjectifs ne demeure presque plus rien de vrai tissu. »

Petites bulles en plastique ou bulles de varech, l’écriture soufflée glisse et disparaît. Ses métaphores se multiplient : « Un vent électronique indifférencié, monochrome et lisse, tiède et sourd. » Un titre de roman : « How to disappear completely and never be found ». Ou bien le sommeil encore : « Écharpe grise, écran de fumée, sonate. Vol plané d’un grand oiseau pâle, portail vert entrouvert. Plaines. »

En cet automne 2008, le style d’Echenoz s’est incarné dans un homme, un homme qui court : Émile Zatopek, athlète de légende, est le héros de son dernier roman. Il court, et le style comme lui, épuré, volant vers l’essentiel. Émile, émouvant de simplicité, court sa quête tragique et banale, qui l’emmène ailleurs ; la banalité, toujours affleurant, dément les moments de grâce, les moments de course, de victoire. En contrepoint, l’Histoire, celle de la Tchécoslovaquie de l’époque communiste, la dénonciation et la terreur ignorée de l’Occident. L’amertume et l’obscurité soulevées, peut-être, par la grâce de l’écriture.

 

Christian Gailly ou la substance de l’absent. Le dernier roman de Christian Gailly est placé, dès l’épigraphe, sous l’égide de Beckett : « C’est tuant, les souvenirs ». Beckett, ou la non-communication érigée en principe dramatique. La folie de ceux qui, intarissables, voudraient, désespérément, converser :
« Toutes les voix mortes
Ça fait un bruit d’ailes
De feuilles
De sable. De feuilles. »

Et, chez Gailly, l’insignifiance érigée en principe narratif. Les personnages n’y sont plus rien ; ils sont là. Tout juste, encore. Les mots aussi s’en vont ; les phrases souvent nominales, peu apparues. La prose tente simplement de concurrencer le Rien. Pas si simple. Ou concurrencer Beckett. Pas simple, décidément. Là est pourtant la gageure : porter des destins parfois tragiques, parfois drôles, toujours accidentés. Il s’agit ici pour deux journalistes, nommés Brighton et Schooner, d’aller à la rencontre d’artistes oubliés du grand public. Des artistes dont, parfois, dans le souvenir, il ne reste rien. Écrire l’histoire de vides qui se succèdent. « Non, monsieur, dit Brighton, ça ne s’appelait pas Les Oubliés, ça s’appelait Que sont-ils devenus ? Mais vous avez raison, monsieur. Oui, vous avez raison. Les Oubliés c’est mieux. Plus parlant. Plus émouvant. »L’un des deux journalistes meurt ; bêtement, bien sûr : « Il ne reste rien de Paul Schooner. La goélette s’est évaporée. »Ce tragique-là est aspiré tout entier par l’insignifiance ; par l’ironie. Celle qui accompagne, en contrepoint délicieux, les trajets perdus de nos Vladimir et Estragon : « Si tu dis non nous risquons d’en mourir tous les trois. Brighton : N’exagérons rien, mais bon, pourquoi pas ? Allons-y comme ça. On verra bien. » On a parlé de la petite musique de Christian Gailly. Je dirais plutôt un bruit de feuilles. De sable. De feuilles… 

 
 
 

Un autre écrivain de Minuit, Christian Oster, a publié des ouvrages de littérature de jeunesse, séduisants de vivacité et de fantaisie, et des polars, pour les éditions Fleuve Noir. Ses romans sont salués par la critique, dont Mon Grand Appartement, prix Médicis en 1999.

On évoque volontiers son art de la digression, mais aussi une extraordinaire dilution du temps psychologique qui le rapproche irrésistiblement de l’inspiration proustienne. Les atermoiements des personnages deviennent vite ludiques : « Je mettais rarement mes clés dans une poche. Je les rangeais plutôt dans ma serviette. Mais j’avais, quelque part, oublié ma serviette. Or, jusque-là, je n’avais jamais égaré ma serviette. C’est ce qui m’avait arrêté, devant ma porte. »Le héros de Mon Grand Appartement, aux prises avec la perte conjointe de cette serviette et de sa compagne, la récurrente Anne Lebedel, agace et amuse par ses circonlocutions autant que par son introspection entêtée. Ses tentatives de construire une existence, d’abord velléitaires, font naître quelques dialogues réjouissants : « Tu es marié ?… Non, pas spécialement. Comment ça, pas spécialement ? »Christian Oster évoque une vérité de l’existence, celle qui confine à l’insignifiance et au doute ontologique : « Et encore, elle ne me vit pas tout de suite. Puis elle ne crut pas que ce pût être moi. Je le compris. Elle avait toujours eu du mal, elle aussi, dans son genre, à croire à ma présence. C’est moi, fus-je obligé de dire, pour y croire, moi aussi, à ma présence. »

 Le narrateur, qui brille par sa transparence à la vie, affiche la conviction que son existence frôle l’hypothétique. Serge Ganz, le narrateur de Trois Hommes seuls, paru en septembre 2008, porte une identité pareillement vacillante. Cerné lui aussi par la prégnance d’objets résolument insignifiants. Réminiscence de Ionesco peut-être, dont on devine que l’univers n’est pas étranger à celui construit par Oster, une chaise se fait particulièrement encombrante, et accompagne en signe de non-sens absolu le trajet de trois hommes vers la Corse. Le non-choix étant une option permanente pour ces trois-là, le voyage se mue vite en balbutiement affectif et existentiel.  Le pari, réussi, de Christian Oster est de maintenir un équilibre de funambule entre une trame narrative légère mais convaincante, et un sentiment de l’absurde qu’il caresse sans jamais lui céder tout à fait.   

 

 

    

Courir, Jean Echenoz, éditions de Minuit, octobre 2008, 142 p., 13,50 €.
Les Oubliés, Christian Gailly, éditions de Minuit, janvier 2007, 141 p., 13 €.
Trois Hommes seuls, Christian Oster, éditions de Minuit, septembre 2008, 174 p., 13 €.

 C’est à lire

Le 15 Janvier 2009, par Gwenaëlle Ledot

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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