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Posts tagged: stock

Jean-Louis Fournier, Veuf

By admin, 10 février 2013 17:59

Le bruit que fait le bonheur en partant

 

Le bruit du texte, comme une célébration : mot à mot, Jean-Louis Fournier dessine le portrait de sa femme, brutalement décédée, aujourd’hui disparue. Des petites touches, qui veulent dire la vérité du sentiment, de la souffrance et du souvenir. Des souvenirs qui collent, une image qui reste, têtue. Une exigence qui s’impose. Le texte traque l’expression juste, parce qu’il y a là une nécessité : rendre l’hommage de la vérité à une silhouette lumineuse.

« A toi qui es devenue entièrement légère. Tu es maintenant impondérable. Tu ne ferais même pas osciller l’aiguille d’un pèse-lettre.

Tu es en apesanteur, légère comme un nuage, une buée, un parfum, un souvenir… »

Le souci obstiné de dire vrai, tout en finesse aussi : la plume comme une harpe. Délicatesse et politesse du désespoir. « Il est poli d’être gai », rappelle Voltaire en épigraphe.

« Je n’ai jamais pleuré, je crois, quand tu es morte. J’ai envie de dire que j’étais trop malheureux, et les larmes paraissaient dérisoires. Je pleure seulement au cinéma, parce que c’est du cinéma. »

Le chemin qu’on fait, nécessaire. La tempête de la douleur sur une existence prostrée. Puis l’idée qu’on va malgré tout, étrangement, continuer. Et comment ? En demi-teinte sans doute, cette âme qui survit :

 « Mes souvenirs continuent à briller comme les étoiles mortes. Le passé me semble parfait, le futur pas très sûr. Je préfère conjuguer l’irréel du présent. »

 

Veuf, de Jean-Louis Fournier. Stock, 2011. Livre de poche, février 2013.

Gwenaëlle Ledot.

Didier Decoin, Une Anglaise à bicyclette

By admin, 17 juillet 2011 14:21

Vent et nuage.

« Je les vois de mon cœur car mes yeux sont fermés. Mon amour au-dessus des fleurs n’a laissé que vent et nuage. » (René Char)

 

Le premier chapitre du roman de Didier Decoin, comme un coup de poing : la fuite éperdue et sanglante d’une femme sioux, pour la vie d’un enfant. Un massacre perpétré par les hommes du colonel Forsyth, dans les plaines du Dakota du Sud. Et un témoin, Jayson Flannery, photographe ambigu :

« Jayson a pris de nombreux clichés des corps éparpillés, raidis par le froid dans des poses parfois très belles qui font penser à la façon dont la nature torsade et noue les arbres. »

Une fillette indienne, rescapée de l’horreur, est confiée faute de mieux à Flannery. Lequel est censé en faire… quoi ? La pensionnaire d’un orphelinat ? Une servante ? Car le sort d’Ehawee n’intéresse personne. L’enfant, vite rebaptisée Emily, est confiée aux Sœurs de la Charité du New York Foundling Hospital :

« Si elles ne réussissent pas à la requinquer suffisamment pour l’embarquer à bord d’un train d’orphelins, elles la garderont à l’hôpital pour faire la lessive et rafistoler les vêtements des autres enfants. »

Le destin d’Ehawee bascule lorsque Jayson Flannery décide de l’adopter. La fillette sera présentée comme l’orpheline d’une famille de cultivateurs irlandais. Pivotant sur un instant de doute (« A-t-il, en partant, déposé un baiser sur le front d’Emily ? »), le récit ouvre grand le champ des possibles.

Alors, le souffle romanesque de Decoin emporte et brasse ses personnages : dans une campagne anglaise battue des vents apparaissent Emily Brontë, Conan Doyle, des attrapeurs de rêve et des petites fées… Errance dans les limbes, entre le monde dense de la mort (Omnipresence of Death est le titre choisi par Jayson Flannery) et celui des vivants, en partance.

Cet entre-deux s’illumine de présences incertaines : une Anglaise indienne sur sa bicyclette, deux petites filles qui croient aux fées, des vieilles dames retrouvant leur splendeur passée. Un vent doux caresse les personnages et les porte au-delà de la mort…

 

« Il semble que ce soit le ciel qui ait le dernier mot. Mais il le prononce à voix si basse que nul ne l’entend jamais. » (Paul Eluard)

 

Didier Decoin, Une Anglaise à bicyclette aux éditions Stock, juin 2011.
Gwenaëlle Ledot.
 

Nina Bouraoui, Nos baisers sont des adieux

By admin, 9 juin 2010 16:49

Amours, délices et orgues


Nina Bouraoui est l’auteur de La Voyeuse interdite, qui fut couronné du prix du Livre Inter en 1991. Mes Mauvaises Pensées a reçu en 2005 le prix Renaudot. Le dernier opus, au titre programmatique Nos baisers sont des adieux, est un album sans photos, qui orchestre la danse douce-acide des lieux et des années : « Sasha, Paris, 2009 ». « Astrid, Paramé, 1986 ». « Nathalie, Paris, 1994 ». L’auteur traque dans sa mémoire les amours passées et présentes, découpe et cisèle, comme au couteau, des tranches de vie amoureuse. Tour à tour d’amertume et de suavité, isolant le tremblé de la passion, les pages s’offrent en écho à la dédicace des Mauvaises pensées : « À ma famille amoureuse. » Ainsi renaissent les amantes des textes passés, évocations fantomatiques ou figures pérennes de la passion : l’Amie de Paris, la Karen de Zurich. « La fragilité permet l’écriture », selon Nina Bouraoui. Elle porte en effet cette exigence absolue d’écrire avec « les yeux qui regardent vraiment. » Ce regard, âpre, s’attarde alors sur un tableau d’Egon Schiele, œuvre comme une icône de son œuvre : « Un tableau d’attente et de silence », comme une autre image du désir.L’écriture, tendue et vibrée, obéit à une pression inconnue, à une urgence jamais nommée. La vie de Nina passe vite, rythmée par les mots et l’amour. La tension est celle de la vie qu’il faut saisir ; de l’âme de l’Autre, comme une douleur, possédée ou disparue.Des moments intimes arrachés au temps, des moments qui vont jusqu’au bout de la souffrance aussi. Éviter le tiède. Évoquer, découper et peindre. Nina Bouraoui écrit en prose le poème lancinant du désir amoureux.

Nos baisers sont des adieux, de Nina Bouraoui, éditions Stock, 2010, 219 pages, 18 €.

Article paru dans le Normandie Magazine N° 236, mai 2010.     

 Gwenaëlle Ledot.

 

 

Belinda Cannone, La Tentation de Pénélope

By admin, 5 avril 2010 16:09

Maudites Pénélopes !


Cela commence bien, ici : les premières pages de l’essai invoquent l’amour et l’homme désiré ; vibrent de l’affirmation d’un corps, vivant et séducteur. Mais l’horizon, vite, s’assombrit. Car Belinda Cannone questionne les représentations de la féminité en ce début de siècle. Et relève l’étonnante persistance de conceptions rétrogrades : la croyance en une « essence » de la femme, associée à la maternité et à son cortège de valeurs fantasmées : douceur, sollicitude, sacrifice…

Petit rappel, pas inutile, du chemin parcouru : on accorde à la femme le droit de disposer de son salaire (1907) et de passer le bac dans les mêmes conditions que les garçons (1924) ; puis le droit de vote (1944) et enfin l’accès à la contraception (1967) et à l’avortement (1974). Conquêtes encore récentes. Symboles, aussi, d’un espoir universel : de l’Inde au Brésil, l’essai rend hommage aux femmes qui se battent.

Mais au moment même où l’espoir grandit, certaines, telle Pénélope, entreprennent de tirer sur le fil… et de défaire le travail accompli par les générations précédentes.

En ce début de vingt-et-unième siècle, la tentation est grande en effet de renvoyer les femmes au maternage et aux soins du foyer. Quant aux hommes, une enquête du Monde datée de 2009 montre qu’ils continuent à concevoir leur contribution à la vie de famille comme « subsidiaire ».

Sans se départir jamais d’une posture dansante et spirituelle, Belinda Cannone argumente, approfondit, dénonce : « J’accuse une certaine forme de féminisme - qu’on appelle le différentialisme - d’être rétrograde et préjudiciable à la cause des femmes ». Qu’est-ce que le différentialisme ? « En deux mots : croire que, du fait du déterminisme biologique, les femmes seraient d’une tout autre nature que les hommes, et en tirer toutes sortes de conséquences… »

L’idée-force du texte vise à « s’affranchir des particularismes culturels, religieux, nationaux ou sexuels dans la définition du citoyen. » L’exigence de l’auteur semble, somme toute, fort raisonnable : être considérée comme un individu, une personne avant tout, et non d’abord une femme; ou encore, suspendre la question du genre. Défendre une position universaliste, seule garante de la liberté : « Mesdames, vous êtes des personnes ! »

Belinda Cannone, La Tentation de Pénélope, Stock, janvier 2010, 214 p., 18€.

Gwenaëlle Ledot

 Article paru dans le  Normandie Magazine N°235, avril 2010.

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