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Victor Cohen Hadria, Les Trois Saisons de la rage

By admin, 29 septembre 2010 16:30

La rage humaine

En 1859, un jeune paysan nommé Délicieux accepte contre monnaie trébuchante de prendre la place d’un autre, plus fortuné, et de partir au front. Cet échange humain, mauvaise fortune contre bon numéro, scelle un destin. C’est le point de départ de l’intrigue complexe tramée par Victor Cohen Hadria dans Les Trois Saisons de la rage : première saison ouverte par Brutus Délicieux.

Le jeune homme, devenu ordonnance au sein du régiment, souhaite communiquer par courrier avec sa fiancée et sa famille. Tous sont analphabètes. Deux hommes acceptent alors de devenir les secrétaires de leur quotidien : le médecin-major Rochambaud et le docteur Le Cœur. Ce dernier se présente comme un médecin du monde rural, bien ancré dans sa Normandie de Rapilly.

Place à la première partie de la fresque, palpitante. Dans les échanges croisés (espoirs des parents et des amants, doutes des transcripteurs) se révèlent lentement l’opacité et la confusion des sentiments. On devine avec effroi les vices cachés des uns ou des autres ; certaines petitesses trop humaines, au moment même où le cœur s’ouvre, conduisent les personnages à agir en pleine contradiction avec leurs intentions conscientes et déclarées…

Le roman réserve bien des coups aux protagonistes et quelques chocs pour le lecteur. De l’autre côté de la pleine misère sociale, le docteur Le Cœur assiste les agonisants, recueille les derniers soupirs des prostituées, soigne, ampute, fait son chemin opiniâtre et vaillant à travers les miasmes et les sanies, les soupirs et les membres sanglants. Encore n’est-il qu’un médecin de campagne, au contraire de son collègue envoyé au front, qui témoigne : « Nous sommes dans un enfer que Dante lui-même n’aurait pu inventer et nos Béatrice sont si loin. »

Sur cette vallée de larmes, une rage reparaît. Rage de vivre malgré tout et d’aimer… car le désir charnel «est l’antidote à la mort
».

Les deux médecins, qui ne se prennent certes pas pour des héros, en croisent quelques-uns sur leur chemin. Parmi eux, Henri Dunant, fondateur de la Croix Rouge. Mais aussi des scientifiques obscurs et sans grade, thésards et chercheurs isolés de cet art balbutiant qu’est la médecine du dix-neuvième siècle. Sur ce petit monde plane encore l’ombre du grand Hugo. Le docteur Le Cœur, protecteur d’une nouvelle Cosette, soutient les élans d’une conscience sociale naissante. Rage humaine d’hier… ou d’aujourd’hui :

« Quoi qu’en pensent les bons esprits de notre temps qui découvrent dans la réussite financière le summum de la bénédiction des dieux et qui s’acharnent dans la poursuite des biens matériels, il n’est pas douteux que la trop grande distance de situation entre les êtres ne soit un profond facteur de discorde et que le déséquilibre ainsi engendré n’aille, au contraire du progrès, vers de sanglantes frictions.

Notre peuple devient de plus en plus instruit et, par conséquent, gobe moins ce qui est fait pour le distraire de sa misère. »

Les Trois Saisons de la rage, Victor Cohen Hadria, Paris, Albin Michel, août2010, 458 pages, 22 €.

Gwenaëlle Ledot

 

 

A propos de l’auteur

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