Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham
Florence Aubenas et l’esclave moderne
Pendant quelques mois, Florence Aubenas a vécu en chercheuse d’emploi, anonyme et non qualifiée ; elle s’inscrit au chômage avec un bac pour seul bagage. Le début d’une épopée des nerfs. Elle va d’épuisement en humiliation, de petit boulot mal payé à… petit boulot mal payé. D’une patronne méprisante à un chef tyrannique. Consternante galerie de portraits.Parmi lesquels monsieur Mathieu. Parangon d’humanisme et de civilité : « Madame Aubenas, je pourrais passer toute la matinée à vous expliquer, mais ça n’en vaut pas la peine. Je ne suis pas sûr que vous soyez capable de comprendre, et n’essayez pas de faire l’éducation de ceux qui n’en ont pas besoin. » Dont acte.Et une directrice de colonie de vacances, à Colleville : elle cherche des « femmes à tout faire ». Florence Aubenas se présente. Il s’agit de servir à table et de récurer les bâtiments. Horaires de 7 h à 14 h, avec une pause, puis de 18 h à 21 h 30. Mais il peut y avoir davantage d’heures à faire… ou moins ; ça dépend, elle ne peut pas dire. Commentaire lénifiant à l’appui : « C’est l’école de la souplesse pour le bonheur des tout-petits ». Florence Aubenas, pas encore bien au fait de sa condition d’esclave moderne, demande des détails. L’employeuse se fâche : « Je me demande souvent ce que les femmes comme vous ont dans la tête. Qu’est-ce que vous voulez au fond ? »L’épisode fait sourire. Pas longtemps, car ces aléas mènent, très sûrement, à la vraie misère sociale. Ses compagnons d’infortune renoncent, pour beaucoup, aux soins les plus élémentaires : pas d’argent, pas la peine. À la crise, aussi. Les Normands qu’elle rencontre semblent la subir, sans solidarité (qui, peut-être, ferait la force) et dépourvus de conscience politique : « En roulant à travers Caen, le nombre de banderoles qui barrent le fronton me frappe soudain : j’en compte une bonne quinzaine, entre l’université, les laboratoires de recherche, les ateliers, l’hôpital. Chacun vit, pourtant, retranché dans son histoire et sa contestation. »Et là encore, le machisme ordinaire : sur les quais de Ouistreham, les employés s’épuisent à la tâche. Mais « faire les sanis » (sanitaires, toilettes) est une tâche majoritaire à bord et exclusivement féminine. « Parfois, on dit à un employé homme : “Tu vas faire les sanis”, mais ça ne se réalise jamais, c’est forcément pour faire une blague, même avec les fortes têtes ou les souffre-douleur. Les hommes passent l’aspirateur, nettoient les restaurants ou les bars, dressent les couchettes pour les traversées de nuit. Jamais ils ne frottent la cuvette des WC. »L’écœurement domine, l’indignation croît : l’ouvrage est plein de vertus. Il fera haïr, douter, espérer; changer peut-être.
Le Quai de Ouistreham, Florence Aubenas, éditions de l’Olivier, mars 2010, 270 pages, 19 €.
Gwenaëlle Ledot.